Khirbet adh-Dharih : Le village et le sanctuaire nabatéens

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Fouilles et restaurations franco-jordaniennes.

La mission archéologique franco-jordanienne de Khirbet adh-Dharih est un programme de l’UMR 7041 conduit par l’équipe APOHR, en liaison avec les équipes d’ArScAn « Monde grec » (collaboration L. Costa) et LIMC (P. Linant de Bellefonds), avec des collaborations extérieures développées : du côté français, la DGCID du Ministère des Affaires Etrangères et l’IFPO ; du côté jordanien, la Faculté d’archéologie et d’anthropologie de l’Université du Yarmouk principalement, et le Département des Antiquités. La mission est codirigée F. Villeneuve et Z. al-Muheisen (chercheur invité auprès d’ArScAn au deuxième semestre 2006). La collaboration jordanienne est précieuse, notamment par les possibilités de travail offertes dans les réserves et le Musée de l’Université du Yarmouk

Dharih. Le sanctuaire

Dharih. Le sanctuaire

Ce programme, entamé en 1983, avec 14 campagnes jusqu’à l’été 2008, a eu pour objectif de traiter dans toutes ses composantes un site nabatéen de taille moyenne, 500 m de diamètre (agglomération rurale, mais sanctuaire développé, et halte caravanière importante) :

  • fouilles extensives des différentes composantes (temple et autres éléments du sanctuaire) ;
  • éléments périphériques au sanctuaire : quartier sur la voie d’accès, édifice compact à côté du sanctuaire ;
  • maisons rurales et « maison seigneuriale » ;
  • huileries ;
  • tombes ordinaires et tombeau monumental.

Ce programme a eu aussi pour but d’établir une séquence chronologique complète pour ce site dont la période monumentale unique est nabatéenne et nabatéo-romaine, mais qui a connu plusieurs autres phases importantes. L’approche est notamment celle de l’archéologie architecturale classique (des milliers de blocs, dont des centaines sont sculptés, tous fichés dans un mini-SIG élaboré en 2006 qui associe plans de chute en 3D, fichier des blocs, dessins des blocs) et de l’iconographie (thèse M. Janif, aniconisme arabe versus anthropomorphisme et zoomorphisme), mais doublée d’une étude stratigraphique systématique, d’un gros programme céramologique sur les échanges (thèse C. Durand) et d’une étude environnementale et archéoanthropologique (thèse N. Delhopital), ainsi que d’opérations généralisées de conservation architecturale, d’anastylose partielle et de mise en valeur touristique.

Le programme de Khirbet adh-Dharih a produit des résultats qui ont valeur de « modèle » provisoire pour les phases de sédentarisation et de développement dans le sud du Proche-Orient non maritime. L’établissement sédentaire, sur des restes d’occupations pré- et protohistoriques (PPNB, Bronze ancien, Fer II) ne commence qu’à l’extrême fin du Ier s. av. J.-C., voire au début du Ier s. apr. J.-C. ; il est pourvu dès le départ d’un sanctuaire, dont la création est sans doute la cause de la fixation d’une agglomération rurale.
Un saut quantitatif et qualitatif majeur se produit à la fin du Ier s. et surtout à partir du début du IIe s., avec l’apparition d’un vaste sanctuaire très décoré, à plusieurs parvis, d’une agglomération et d’une nécropole structurées (dans les deux cas : un monument majeur attribuable à la grande famille de la vallée, et des constructions banales et peu différenciées correspondant aux paysans). Ce mouvement n’est pas créé par l’annexion romaine de 106 apr. J.-C., mais il en est accéléré et renforcé. L’essor se poursuit durant tout le IIe siècle (travaux multiples au temple par exemple) et encore au début du IIIe (adjonction de trois salles de banquet à l’entrée sud du sanctuaire).

Un repli apparaît dès le courant et surtout la fin du IIIe siècle : disparition de la céramique de luxe nabatéenne, abandon d’une zone de thermes et caravansérail sur les accès au sanctuaire, puis démantèlement des trois salles de banquet susdites. Vers 360 après J.-C., tout est abandonné, pour deux siècles.
L’équipe a longtemps mis cet abandon sur le compte du fort séisme qui détruisit Pétra le 19 mai 363. Cependant les dégâts de ce séisme à Dharih apparaissent maintenant minimes (alors que ceux des séismes, des VIIIe et XVIIIe siècles, sont considérables) et l’hypothèse de travail est plutôt que ce site a été victime de la désacralisation (dispositions de Constance II en 356, sans doute) frappant son centre : le sanctuaire.

La réoccupation, restreinte mais dense, de la période byzantine et omeyyade intervient entre la fin du VIe et le IXe siècles (et non pas jusqu’au VIIIe, comme on l’avait cru jusqu’à ces dernières années ; cette prolongation rejoint les conclusions généralement atteintes récemment dans le Proche-Orient intérieur). Elle est successivement chrétienne, puis musulmane, la découverte de l’islamisation précoce (fin VIIe s.) de ce site rural étant une des surprises : on s’écarte ici d’un modèle courant plus au nord en Jordanie, et en Syrie, où les villages sont en général restés longtemps chrétiens.
Enfin, autre particularité, mais dont on ne sait si elle est exception locale à une règle quasi-générale au Proche-Orient rural ou si elle a valeur de modèle régional : il n’y a aucune réoccupation ayyoubide-mamelouke aux XIIe-XIVe s., mais un très médiocre établissement mamelouk tardif ou ottoman précoce (XVe – XVIe s.).
Les travaux de la période 2003-2008 ont été marqués sur le terrain par la très importante campagne de 2004 (30 participants scientifiques, 50 ouvriers, engins de chantier en nombre), suivie de travaux de relevé et conservation en 2005, d’une prospection géophysique post-fouilles en 2006, et d’une campagne de fouilles finale à l’été 2007. La fouille interne du temple et externe au temple s’est terminée en 2007, avec l’achèvement aussi des gros travaux de consolidation et restauration qui autoriseront la visite de ce bel exemple de temple à ornementation « gréco-romaine » (de connotation très locale) sur une structure typiquement sémitique, dotée d’une plate-forme monumentale de présentation des bétyles. La campagne de 2004, concentrée sur le sanctuaire, a notamment permis quatre découvertes majeures :

  • l’autel sacrificiel, relativement bien conservé, a été découvert à un emplacement inattendu, quoique logique finalement : en position latérale par rapport au temple, mais situé à proximité d’une porte secondaire — d’entrée des animaux — du péribole, porte également fouillée durant cette campagne. Cet autel est un monument de plan carré de 7 coudées égyptiennes de côté, érigé à une distance de 7 coudées également du temple ;
  • les fouilles conduites dans un des rares secteurs encore non fouillé du parvis principal, son angle sud-est, à la recherche précisément de cet autel qui ne s’y situait pas, ont mis au jour un petit complexe de bains antiques tardifs (probablement omeyyades : C14 en cours sur les charbons du praefurnium), remarquablement conservé, de tradition romaine (suspensura, tubuli de chauffage des murs), mais pourvu d’un système de douche. Ces bains surprennent dans le cadre de la petite agglomération tardo-antique, plutôt pauvre. Il se peut qu’ils soient à attribuer à la petite, mais solennelle refondation islamique ;
  • en effet, sur ce site jusque-là très pauvre en épigraphie, c’est paradoxalement la période omeyyade qui vient de livrer une série d’inscriptions arabes, et toutes islamiques. La plus monumentale, et seule datée, est aussi très ancienne pour une inscription islamique, 697 apr. J.-C. : c’est une grande dédicace, faite par un certain Hishâm ibn Shâbûr, au patronyme donc iranien, que certains indices conduiraient à associer à la famille des Abbassides, très active dans le Sud jordanien avant son accession au califat en 750 ;
  • enfin, le quartier d’accès au sanctuaire, déjà repéré et sondé en 1999 et 2001, a vu son extension confirmée. Il s’agit bien d’un ensemble organisé autour d’une voie sacrée. Il comporte un caravansérail à vaste cour centrale et écuries latérales, et les ruines d’un édifice thermal d’époque romaine, complet en plan. Il s’agit très probablement des bains d’ablution à l’entrée du sanctuaire.Outre ces résultats de fouille, la prospection géophysique de ce secteur en 2006, confiée à A. Kermorvant (Univ. de Tours), a révélé de façon complètement inattendue le caractère extrêmement étendu et dense de tout ce quartier. La mission a sondé à l’été 2007 l’emplacement, dans l’axe du sanctuaire, d’une grosse masse architecturale qui pourrait être un autel monumental extra peribolum. La mission de l’été 2007 a également fouillé la citerne de collecte des eaux de ruissellement du parvis principal du sanctuaire, localisée dans le coin sud-est de ce parvis, et une longue salle souterraine accolée au nord au temple.

Plusieurs thèses sont en cours sur Khirbet adh-Dharih, qui utilisent en grande partie son matériel archéologique :
Delhopital N. (univ. Bordeaux 1, en liaison étroite avec ArScAn, bourse de recherche à l’ifpo en 2006-2008) : Étude anthropologique du matériel funéraire nabatéen (Dharih, Pétra). Thèse entamée en 2005.
Durand C. (univ. Lyon II) : Les échanges du royaume nabatéen et de la province d’Arabie. Soutenue en 2008.
Janif M. (Marocain, univ. Paris 1) : Iconographie religieuse et aniconisme chez les Nabatéens. Soutenance prévue fin 2009.
Lecorguillé A. (univ. Paris 1) : Le décor stuqué du temple de Dharih. Thèse entamée en 2005, longues missions de terrain et dans les réserves de l’Université du Yarmouk.
Le Bihan A. (univ. Paris 1. Bourse Zellidja à l’ifpo en 2006-7) : Le mobilier des sanctuaires d’époque romaine en Arabie et Syrie. Thèse entamée en 2004.
Qatitat A. (Jordanien, univ. Paris 1. Bourse de l’Ambassade de France à Amman) : Le patrimoine archéologique de la région de Tafileh, de l’âge du Fer à l’époque mamelouke. Thèse entamée en 2004.
Un important programme de publications définitives est également en cours. Un site web détaillé est ouvert sur les pages « Carnets d’archéologie » du Ministère des Affaires Etrangères ; un autre, plus imagé mais moins pourvu en textes, se trouve sur la page « Expositions photographiques » de la Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie de Nanterre.

Bibliographie
AL-MUHEISEN Z. et VILLENEUVE F. 2003. Dharih and Tannur : Sanctuaries of Central Nabataea. In : Petra rediscovered. Lost City of the Nabataeans, Markoe G. (éd.), New York, p. 82-100.
BOSSUT Ph. et KAFAFI Z. 2005. Fouilles de Dharih, II. Un site néolithique à céramique [PNA] en Jordanie du Sud [DH 49 / WHS 524]. Syria, 82, p. 5-48.
DENTZER-FEYDY J., « Le décor architectural du temple de Khirbet adh-Dharih », dans la publication du temple de Khirbet adh-Dharih (Jordanie), F. Villeneuve éd., à paraître dans la BAH (IFPO
DUSSART O. (2007). Fouilles de Dharih, III. Les verres de Dharih. Syria 84, p. 205-248.
DURAND C. (sous presse). Les lampes de Dharih (époques nabatéenne et romaine). In : Actes du Congrès international de lychnologie d’Amman, novembre 2005, L. Chrzanowski, J.-F. Salles et D. Frangié (éd.).


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